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18 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez le maroquinier

Toute une histoire, 59 rue paul Doumer


Il  me répète tout le temps que je suis son havre. Mais aujourd'hui j'ai  besoin d'aide. Tout a été si soudain.
A peine ses yeux sur moi je me suis sentie invisible et j'ai fondu dans ses bras. Il a investi tous les recoins de ma chair.
Ecoutez, madame. Qu'il m'appelle, me siffle, je dirais plutôt, et  j'abandonne tout, travail, mari et enfants pour me trainer, zombie, jusqu'à ses pieds. On dirait qu'il me tient en laisse. Ce n'et plus moi, J'ai l'impression que je fuis de toute part. Mais Dieu, que je l'aime l'entendre me susurrer que je suis son havre!
Madame. Aidez-moi. J'aimerais passer. Je porterai un loup, dans votre émission, non, pas de masque.
Demander pardon à visage découvert à mon mari et à mes enfants. Un point de non-retour.. Ce n'est qu'à ce prix que je parviendrai à m'extirper de cet amour rapide et brutal, presque à chaque fois me laisse en vrac, corps et âme. Car j'y prends goût. De plus en plus. Alors qu'on m'aide! Ne pleurez pas, madame. Vous n'êtes pas à  l'émission  Toute une histoire mais dans un magasin rue Paul Doumer. Je ne suis pas à la Télé? Et je ne suis pas Sophie Davant, mais la propriétaire du magasin de Maroquinerie Toute une histoire au Havre. Au Havre? Mais qu'est-ce que je fiche au Havre? D'ailleurs, apparemment vous l'ignorez, l'émission n'existe plus Désormais, il n'y a plus qu'un seul Toute une histoire, mon magasin. C'est une sensation tellement agréable d'être le havre de quelqu'un.

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17 août 2017

16 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez la fleuriste

Fleurs bleues, 106 rue de Paris

On se souvient de cette femme qui parlait seule dans la ville, elle disait: Allez chercher des fleurs c'est le destin.
Ses mots semblaient énigmatiques pour tous mais pas pour la fleuriste, c'est bien le destin qui a décidé qu'elle aurait un tempérament à aimer la nature.
Le destin encore qui ramène à la ville alors qu'on l'a quittée, le destin qui cherche des solutions dans les paradoxes.
La fleur sous les arcades, sa couleur, son dessin, la forme qui nous dépasse, sa force souterraine qui contient la nature toute entière.
Mais comment peut-on faire pour tenir ce mystère dans une main? Et faire jaillir au cœur de la ville le plus essentiel de la terre, le réunir, l'organiser, trouver un arrangement entre le sauvage et l'urbain, ne pas réduire ne pas perdre, au contraire, trouver l'art, le moyen de propager cette invasion végétale comme si l'on pouvait doucement étendre la couleur et le satin des pétales jusqu'au tissu des vies.
Alors inventer un endroit qui soit au cœur de la ville, précisément entre la mairie et le port, en tout cas là où la couleur sauve.
Et s'entêter à fleurir le destin encore, le destin des amours, des rendez-vous, des noces, le destin des fêtes et des deuils.
Se dire que l'on ne décide jamais de rien jusqu'au moment où entre dans la boutique cette femme qui commande elle-même et à l'avance les fleurs de ses funérailles, et qui, du coup, d'un geste colore, les annule.


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15 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez la lingère

Debeauvais Lingerie, 3, rue Robert de la Villehervé



Du bout des doigts.
Au-dessus de l'épaule des vendeuses, le regard jusqu'à l'autre côté des vitres, une vigie, pendant que la main se détache du corps. Autonome.
Pour du bout des doigts mine de ne pas y toucher  les effleurer. Encore et encore les effleurer.
Tous les samedis après-midi descendre de Tourneville par le funiculaire et traverser la ville l'âme hagarde jusqu'à la Place Auguste Perret. La Lingerie.
Discrètement, distraitement, entre l'index et le pouce s'abîmer dans la dentelle des strings. Encore et encore. Jusqu'à l'oubli en soi.
La première fois, à la vendeuse j'ai dit: Une nuisette. Pour ma femme. Je n'ai pas osé.
Pourtant soutien-gorge, bustier, nuisette quand on y pense aucun édit que seules les femmes peuvent porter bas résille guêpière porte-jarretelles toutes ces belles choses.
Aucun commandement.
Encore hier j'ai vu un indien Lakota. La télé. Un winkte ces hommes-là on les appelle des winktes, maquillé poudré boucles d'oreilles et tout et tout racontait comment chez eux les Lakotas tout cela se vit au grand.
La seconde fois, je transpirais à grosses gouttes. La patronne s'est approchée de moi avec son sourire à embrasser le monde entier.
Elle m'a demandé: Pour vous? J'ai secoué la tête Oui sans lever les yeux comme un petit garçon. Contrit.
Prenez cette cabine.
Personne jamais n'en saura rien.
Notre secret des samedis après-midi.

Porter ces choses-là ca m'apaise. Je ne sais pas de quoi mais ça m'apaise.



14 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez le libraire

Librairie La Galerne, 148 rue Victor Hugo




Quand je passe ici et qu'à travers la vitrine je vois ce canapé rouge, celui-là derrière le rayon littérature, j'éprouve de la reconnaissance.
Un bruit courait dans la ville: à certaines heures les canapés avaient des pouvoirs mais je n'y croyais pas, les villes sérieuses ont toujours besoin de légendes.
Pourtant, un de ces jours où l'on espère une magie, je suis entré et je me suis mis à regarder les gens assis, à chercher sur eux les indices de cette sorcellerie.
D'abord, un garçon et une fille, absorbés par les livres qu'ils tenaient en main d'une façon presque charnelle . A la seule position de leur corps, à la tranquillité de leur abandon, on devinait que ces deux là n'étaient pas étrangers l'un à l'autre.
Un vieil homme, assis plus loin était seul, dévoré par sa lecture, qui lui accrochait au visage un sourire d'enfant.
Ils lisaient, voilà tout.
Déçu, j'ai choisi un livre et je me suis calé dans un canapé qui restait vide. Et là j'ai vu une lumière si forte que j'ai dû fermer les yeux, j'ai alors entendu l'intérieur de la librairie, le vrai intérieur, les voix des poètes, le bruit des idées, tout cela me parlait, me consolait, et le chagrin qui m'avait fait entrer ici, je ne dirais pas qu'il avait disparu, mais d'autres le portaient, le soulageait le vengeaient. C'était définitif, je n'étais plus un homme abandonné.

En repartant, j'ai mieux regardé les lecteurs et derrière leurs livres ouverts comme des paravents, j'ai remarqué qu'ils fermaient les yeux.



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13 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez la caviste

La Caviste, 55 rue Racine


Un miracle.
Je ne devrais pas t'en parler, mais bon.
Dans le plus grand secret, des scientifiques, des années de recherches, du coté du parc de Montgeon, un vignoble d'anciens cépages oubliés.
De la verderesse et du mollard notamment.
Une résurrection.
Personne n'osait l'imaginer, et pourtant.
Le Côtes-du-Havre se vend uniquement à la Caviste, sous le manteau, à quelques initiés. Et, ça je ne devrais pas le dire, mais bon je compte sur ta discrétion, bibi est un initié.
Je te file le tuyau.
Rue Racine au cœur du quartier Perret, au pied du volcan, tu pousses la porte, tu t'avances vers la caviste, une petite blonde pétillante à lunettes, et  sans bonjour ni bonsoir ni comment allez-vous ni la journée a-t-elle été bonne, tu lui murmures à l'oreille "Vitrier" C'est le code. Là elle te fera descendre dans sa cave. Délicieusement parfumée d'encens de chêne, sa cave. Elle te présentera une fiole sans étiquette ni congé, 150ml, c'est le Côtes-du-Havre.
La première fois que j'en ai bu, oh mon Dieu, une explosion de révélations! Sûr, le monde du vin va en être bouleversé. L'équilibre parfait entre Petrus et Romanée-Conti. Bouche, corps, cuisse, tout dans ce vin est péché.
Ces choses, je n'aurais pas dû t'en parler, mais bon.

Ce vin est tout simplement un miracle.

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12 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez le Photographe

PhotoPix, 47 parvis Saint Michel



Elle traverse la rue.
Sa démarche est sûre.
De l'intérieur du magasin on la voit arriver, déterminée, presque butée.
A présent elle est là, elle serre dans sa main une pellicule argentique, de celles qui sont rares, qu'elle tend soudain comme on tendrait un objet à expertiser avec  la curiosité avide d'un profane qui cherche des réponses.
Elle est troublée et demande un "développage". Elle ne sait plus si ce mot existe, s'il peut se dire.
On la comprend bien, on ne la reprend pas, elle est heureuse de ne pas avoir à préciser les choses. Mais elle confie une crainte car l'appareil a été  malencontreusement ouvert.
Le vendeur hoche la tête, il voit bien ce que la cliente veut dire, c'est cela son métier comprendre ce qu'on attend et de qu'on redoute. Il ne veut pas contrarier mais il est obligé de la prévenir, les photos risquent  d'être voilées. Surtout si l'appareil est resté ouvert un moment. Elle répond vite, c'est son mari qui a pris les photos, elle n'en sait pas plus.
Elle revient quelques jours plus tard avec la même allure, la même attente.
Alors hélas, madame, les photos sont noires.
Les mots fusent, inattendus et cinglants: Je lui avait bien dit que ça ne servait à rien de prendre des photos la nuit! Le vendeur sourit, elle sourit. Un éclat de rire les enveloppe.
Quand elle repart, on voit encore sa belle démarche et tout semble léger.

Mais elle n'aura pas dit à quel point et pourquoi elle se sent si soulagée.

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 Avec une mention particulière pour la vitrine des 500 ans du Havre
et quelques photos de Royal de Luxe


11 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez le Brasseur

Taverne Paillette, 22 rue Georges Braque


Moi, j'écoute ce que les clients me disent, en général  je bronche pas, quarante ans de limonade m'ont appris à rester coi, je sentais bien que le type était préoccupé, alors on a discuté.
 Il se souvenait que l'arrivée du France avait changé sa vision au lieu d'être un terminus, Le Havre devenait une étape, tout ça c'est grâce à la bière il a dit, ça a désenclavé la ville, on exportait la marchandise sur les transatlantiques, New York était à portée de regard.
Je sais pas ce qui le turlupinait mais je voyais bien qu'il tournait pas rond, quelque chose qu'il arrivait pas à sortir.
Pour le distraire, je lui ai raconté qu'il y a pas si longtemps la brasserie alimentait la salle en direct par des tuyaux creusés sous le trottoir, et j'ai ajouté, ici c'est comme un paquebot, ça a failli couler, mais maintenant on fait cinq cents couverts.
Je lui ai aussi parlé des habitués qui comprenaient pas pourquoi on avait gardé des urinoirs à 1m50 du sol et qui étaient vexés parce qu'ils étaient trop petits pour arriver à se soulager.
Alors il a vidé son sac. Je sais que ça paraît bizarre il a dit, mais j'aimerais bien récupérer la chope, là, avec le nom de mon père, c'est écrit dans son testament qu'il la voulait dans son cercueil.
J'ai rien montré mais quand j'ai vu le nom ça m'a fait un choc parce que le père, je le connaissais, je savais pas qu'il était mort, j'ai servi un demi dans la chope paternelle, le type a eu l'air soulagé, à la santé de Paillette il a dit et il a bu d'un trait.

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10 août 2017

Anecdotes en vitrine - chez l'habilleur

Serge Blanco, 33 Place des Halles centrales


Je suis votre.
Je suis arrivé ce matin de Vesoul J'aime les ports et il n'y a pas de port à Vesoul. Il y a des années que je vous recherche je suis votre fils, après j'irai faire un tour sur le port.
Cueilli à froid, je flotte et je pense Serge Blanco a un fils caché.
J'ai trouvé votre adresse par hasard sur le net grâce au magasin.
Ma mère me parle souvent de vous.
Elle a vécu ici c'est beau ci Cardigan elle a vécu waouh ces doudounes j'ai tapé "Serge Blanco le havre" et me voilà. Ma mère a vécu au Havre dans les années 80. Elle vous a beaucoup aimé.
Rapide calcul mental
Vestes polos parkas pantalons chemises sacs c'est bien de vendre un peu de tout
Dans les années 80, j'avais dans les 12 ans.
C'est Flashy ces tee-shirts la couleur j'adore la couleur après j'irai faire un tour sur le port.
A 12 ans, j'ignorais tout des sous-bois féminins. De toute façon je ne m'appelle pas Serge Blanco.
Les gens biens ici
Donc le grand serge a un fils caché
Très beau aussi, ces montres, à Vesoul les gens prennent à peine le temps de vous dire bonjour,
Ou alors, cela me revient, un client m'en a parlé, ne s'agirait-il pas plutôt de ce Serge Blanco grand abatteur de quilles devant l'éternel, sans lien aucun avec le rugbyman, et qui, lui, a bien sévi au Havre?
Je ne m'appelle pas Serge Blanco et je ne suis pas votre père désolé.

Avant mon retour, j'espère voir des goélands et des cygnes tuberculés j'aime la mer et  des fous de bassan et des cormorans et des foulques macroules aussi.

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On parle de ces petits romans dans la presse Havraise du jour (ICI)

09 août 2017

Anecdotes en vitrine - Aux Halles

Les Halles centrales,14 place de Halles centrales.


Le Havre est un port, on peut donc partir pour l'autre bout de la terre. 
On peut aussi y revenir et trouver un autre moyen de voyager. 
Les parfums et les goûts vous ramènent à l'enfance, quand vous déambuliez dans les Halles avec votre mère - les enfants y sont toujours les rois du monde - et en même temps ils vous embarquent dans des pays lointains, métissés de saveurs et de plaisirs, où l'on se perd, où l'on se retrouve: tous les chemins mènent aux arômes. 
Même si dans votre bouche le piment d'Espelette devient du piment de squelette et le raz-el-hanout du ralatouf, même si le mot juste vous échappe et picote- ah, vous l'avez sur le bout de la langue! - , riz balsamique, vinaigre basmati, quelle importance? 
On se comprend. 
Si vous voulez de l'huile sans goût, vous vous êtes trompé d'adresse. 
Ici, on a le savoir des saveurs qui donne du goût à la vie. 
Ici on collectionne les thé, les épices et… les bons mots. 
On se délecte des bourdes verbales des clients, qui sont les premiers à s'en régaler, ils en redemandent. 
Il y a même un palmarès des anecdotes millésimées qui vous excitent les papilles! 
Goûtez-moi cette répartie. Piquante, non! Salée, même… Parfois, le magasin ressemble à un plateau de stand-up. Même les grincheux finissent par sourire. 
Donnez-moi n'importe quoi,  c'est pour ma belle mère - Un petit piment de Cayenne, par exemple? 
Sinon, on ne vend pas de piles, mais on a des sucettes.


Site des Halles centrales (ICI)

08 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez le marchand de meubles

Roche Bobois, 142 rue Victor Hugo



Il habite dans un 1000m², c'est un peu trop grand pour lui. Comme il a plusieurs chambres, plusieurs salons et salles à manger, il reçoit ses amis dans des canapés alternativement rigides et profonds. 
Il ne s'établit jamais, il passe, c'est un sans-meuble fixe, un déraciné heureux. 
Il aime l'idée de n'être encombré par aucune de ces possessions dont les gens raffolent et qui les rassurent. 
Il se promène au milieu des exemplaires de démonstration, il n'a rien à lui, il se sent libre. Il pense à ces milliers d'appartements où des meubles reproduits en usine sont les témoins muets de vies affairées, confortables et standardisées. 
Il a un sourire flottant sur ses lèvres, son regard est attiré vers les perspectives et angles droits que toutes les marchandises réunies ici ont pour rôle d'adoucir. 
Il met à l'aise ses invités, il leur demande s'ils vont se marier, s'il leur faut une armoire plus petite, s'ils ont des animaux, s'ils sont célibataires. 
Il leur propose de s'asseoir sur le tabouret Syntaxe, de se coucher dans le lit des Songes, de manger à la table Osiris. 
Il a envie qu'ils se sentent chez eux. 
Certains, plus vindicatifs ou plus maladroits, se sont pris au jeu: ils ont cassé le mécanisme du fauteuil relax à force de s'y balancer, ils ont froissé les draps du lit avant de quitter précipitamment la place, leurs enfants ont pissé sur le tapis. Il s'en moque. 
Comme les clients, il est ici en transit, l'hospitalité donnée et reçue est son viatique.

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07 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez le Gantier

Bisserier, 192 rue de Paris



Il entre dans la boutique un jour de février, sa laisse enroulée autour de son museau - son maître veut acheter des gants, c'est ce qu'il me dit en flattant l'encolure du chien. C'est une bête énorme avec des oreilles velues et des pattes grosses comme mon poing. 
Je n'ai jamais aimé les chiens. Je les trouve trop collants, mais lui, c'est différent. 
Son maître me raconte qu'il l'a trouvé une nuit au fond du potager, les flancs creusés et montrant les crocs. Il lui installe une couverture dans l'appentis, lui donne à boire et à manger. Une semaine pus tard, le chien traîne la couverture jusqu'à la maison, il veut entrer dans la maison, c'est là que l'histoire se complique.
Il y a de la moquette, ma femme adore la moquette, précise le client en rougissant, elle en met partout, sur le sol, sur les murs, il y en a même dans les petits coins, alors, poursuit-il en baissant la voix, et tel est le but de sa visite, il veut commander des gants sur mesure, pas pour sa femme, non, pour son chien. Comme s'il avait compris le mot, l'animal se met debout et, dans un mouvement plein de délicatesse, pose ses pattes sur le comptoir. Je prends les mesures, griffes comprises, encaisse les arrhes, sans quitter le regard du chien. Quand il faut sortir, celui-ci refuse obstinément de suivre son maître et je dois l'accompagner jusque dans la rue pour qu'il accepte de quitter les lieux.

Le soir même, il est de retour, allongé de tout son long devant la vitrine.


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06 août 2017

Anecdotes en vitrine - Au Restaurant

Au Grignot, rue Racine


Allô! Le Grignot? Spécialités de fruits de mer et de poissons. C'était au siècle dernier, le restaurant venait d'ouvrir, les travaux du volcan commençaient à peine.
Un midi, un pêcheur m'appelle. J'ai une baleine, ça vous intéresse?
Attablé ce jour-là en terrasse, il y avait NIEMEYER, en train de manger sa raie aux câpres, serviette nouée au cou. C'était un fier mangeur, NIEMEYER. 
Vous permettez que je m'absente une minute, monsieur NIEMEYER? Et je file jusqu'au quai. La baleine y était. Une baleine immense, d'un gris très doux très pâle. 
Je ne sais pas si vous avez déjà vu une baleine de près. Si vous avez remarqué comme ça semble léger. Pas du tout un animal de trente tonnes. Plutôt un morceau de ciel, un nuage de lumière très calme, très blanche, à la bombure tranquille.
A côté, le pêcheur sautillait: Alors vous me la prenez? Comme si j'allais la charger sur mon épaule et l'emporter pour en faire des sushis.
De sa table, NIEMEYER a dû sentir quelque chose. Je l'ai vu arriver, s'approcher de la baleine, la regarder longtemps. Allez-y, Jean, m'a -t-il dit. Je prendrai mon café liégeois plus tard.
Le lendemain, il est revenu déjeuner. J'ai vu qu'il mangeait lentement. Qu'il regardait longtemps les ailes de la raie dans son assiette. Au départ, les parois du volcan devaient être rouille. Ce jour là, il m'a dit qu'elles seraient blanches un blanc très doux, très pâle. Il souriait. Je me rappelle qu'il faisait beau. Il y avait dans le ciel de fins nuages très légers. Très blancs.

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05 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez le chausseur

Chaussures Caron, Place de l'Hôtel de Ville


Tout petit, il vient déjà ici avec sa mère, une femme ravissante de la rue des phares. Très exigeante sur la provenance, la qualité, quant à la couleur, c'est simple: pas de couleur, surtout pas de couleur. Taille 24, 32, 39, vous l'avez en demi pointure? Saison après saison, la mère me donne les pieds de son fils en pâture.

Les années passant, les affaires se compliquent. Il veut un modèle, et elle, le modèle d'en face. Un samedi, ça devait arriver: le fils explose, ils se mettent à crier, tous les clients les yeux au sol, et à la guerre comme à la guerre, il faut bien s'engager: le prends le parti du fils. Depuis ce jour, il vient tout seul au magasin. Il pourrait aller ailleurs, mais non. Je me dis qu'il tient à me remercier de l'avoir soutenu. Ses visites sont interminables. Il a un mal de chien à se décider, toujours gêné aux entournures, une ombre dans les yeux, un petit crachin dans la voix.

Le mois dernier, coup de théâtre,  le voilà qui entre dans la boutique avec  un sourire radieux. Quelque chose dans sa façon de marcher a changé, il semble réconcilié avec son corps. 
Il lance en montrant ses pieds: Je veux les mêmes! Il s'assied sur le tabouret, je me penche… Il a deux chaussures différentes! Il rit, mais rit - et moi je pense: une chaussure pour sa mère, une chaussure pour lui, comme on donne à manger aux enfants, avec la cuillère qui fait l'avion jusqu'aux lèvres.



04 août 2017

Anecdotes en vitrine - Chez la coiffeuse

Coiffure Velasquez, 148 rue de Paris


C'était l'année du Tour de France, il y a vingt-deux ans.
Je travaillais ici depuis trois ans, avec le même patron, on est du genre fidèle dans la maison.
Ce jour là, j'étais souriante, j'avais beaucoup de mal à respirer, mais je suis quand même sortie de mon lit, parce que c'est ça le commerce, on ne fait pas faux bond.
J'avais téléphoné à un médecin pour qu'il passe au salon. 
Le voilà qui arrive, petit complet impeccable, coiffure soignée, petite valise, plutôt jeune - je file au sous sol et lui fais signe de me suivre. 
Je me déboutonne, j'enlève mon chemisier, il n'est pas question de traîner, j'ai une cliente qui m'attend au bac.
Je suis torse nu quand je lève la tête; il est rouge comme une pivoine! Je me dis, mon gars, si tu rougis comme ça à chaque fois que tu vois les seins d'une patiente…. 
Je souris pour le mettre à l'aise, je m'approche, il prend sa mallette et remonte dare-dare. 
Il pose ses échantillons de shampoing près de la caisse - alors je comprends mon erreur; c'était un représentant ! 
Je ne l'ai jamais revu. Je pense à lui souvent.
Le Tour de France est repassé par ici il y a deux ans, tout le monde disait qu'il fallait fermer le salon, mais moi j'y suis allée quand même. Il n'est pas revenu. Pas grave. 
Ce sera pour les quarante ans du Tour. 
Ou pour les cinq cents ans du Havre qui sait? 
Il lira ces mots, il poussera la porte, et on verra bien.